
On croit souvent qu’en terre d’islam, l’alcool se serait heurté au mur infranchissable de l’interdit religieux. Comme si le Coran – qui prohibe le vin ici-bas, mais le promet dans l’au-delà – avait réglé la question une fois pour toutes.
Comment comprendre, alors, la promotion du raki, dont la production est attestée dès le XVIe siècle, au rang de « boisson nationale » dans la Turquie moderne ? Ou le goût parfois immodéré du sultan Mahmud II pour le champagne ?
En réalité, dans une longue durée rythmée par l’alternance de périodes de prohibition et de libéralisation, vins et autres boissons alcoolisées n’ont cessé d’être consommés dans l’immense espace multiconfessionnel de l’Empire ottoman. C’est cette histoire discrète, histoire des marges et de la transgression, mais aussi de véritables « cultures du boire », qui se trouve ici révélée.
Des tavernes interlopes d’Istanbul aux libations secrètes des en passant par les vignobles de Thrace ou d’Anatolie, des rituels soufis aux éclats de la poésie bachique, des indignations plus ou moins feintes des religieux aux hésitations du pouvoir – jusque dans la Turquie actuelle –, l’alcool devient le précipité d’une vaste histoire sociale, culturelle et politique.
Épilogue de Nicolas Elias et Jean-François Pérouse,
« Boire dans la Turquie d’Erdogan »


Voisine de Troie, la ville de Çanakkale, dans le détroit des Dardanelles, s’illustra depuis le XVIIIe siècle par ses céramiques qui s’exportaient dans tout le Levant. Sous l’influence des fouilles de Schliemann, certains voyageurs s’en entichèrent au point d’y voir les descendantes des poteries homériques. En France, l’engouement pour cet art de terre coïncide avec la revalorisation des faïences traditionnelles après la défaite de 1870, encouragée par le mouvement des Arts & Crafts et par le japonisme : ni Mallarmé, ni Proust n’y furent indifférents. En Grèce et en Turquie, l’artisanat ottoman qui émerveillait Hans Christian Andersen ou Gustave Flaubert symbolise le monde d’avant les événements tragiques de 1922. Lieu de mémoire et catalyseur des passions, cette modeste production rassemble ou divise encore sur les deux rives de la mer Égée, où elle est soumise à une idéologisation de la nostalgie. L’archéologie culturelle est l’objet de cette étude comparatiste qui revendique le mélange des genres, seul apte à appréhender les discours qui ont conditionné l’appropriation, la réception et l’exposition de ce patrimoine.
